jeudi 10 mai 2012
Journal de bord
22 mars.
Ca fait plus d'un an que R et moi bossons ensemble. J'ai toujours été sensible à son charme, je me suis senti de plus en plus attiré par lui au fil des mois.
Je suis content qu'on m'ait rappelé pendant mon astreinte pour revenir voir une patiente... Car du coup lui aussi, j'allais le revoir. Les jours suivants, j'ai recherché plus activement sa compagnie.
Depuis ce déclic aussi soudain que mystérieux, il me hante. Pas d'autre mot, hélas.
27 mars.
Comme depuis quelque temps, R était affecté au service du rez-de-chaussée. Je travaille au premier. Et merde. Comment faire ? J'ai prétexté un protocole à remettre à un autre collègue (du RDC) pour m'incruster - très naturellement - pendant le petit déjeuner. Il m'a parlé, il m'a souri, il a plaisanté. Il ne m'en fallait pas plus pour que la journée commence bien. J'étais accro, c'était trop tard.
En fin de matinée, depuis mon bureau j'entends crier une étudiante, envoyée chercher le chariot d'urgence : "un arrêt à la 15 !" Il s'agit de Madame H, une patiente du RDC.
C'est ma collègue qui soigne les patients du RDC, mais je sais qu'elle ne m'en voudra pas si je viens lui prêter main-forte. Je me précipite dans les escaliers.
Dans la chambre, R était là avec les autres. Nous commençons la réanimation.
Alors que Madame H était transférée aux urgences, R et moi en avons reparlé. Je répondais à ses questions, je m'enivrais de sa voix, de ses yeux. Je le trouve canon. Il a un charme fou. Il me fait craquer.
J'eus la très nette impression qu'il aurait voulu continuer à parler avec moi plus longtemps.
Alors que l'équipe du matin s'en allait, je le croisai dans l'escalier, en civil, avec une collègue, C.
Il avait cette tenue 'casual' qui avait fait sonner mon radar auparavant. Elle m'a demandé si je ne voulais vraiment pas me joindre à eux à la soirée de vendredi, vu que j'avais dit ne pas être disponible. Il a alors manifesté lui aussi son envie que je vienne. Je ne sais plus pourquoi j'avais dit que je ne viendrais pas, mais je m'entendis accepter dans la seconde qui suivit ses paroles. Peut-être un peu trop rapidement ? Pas pour que ce j'avais peut-être prévu ce soir-là - quoi que ce soit, c'était annulé - mais parce qu'il est clair que j'ai changé d'avis pour lui, et que ça s'est peut-être vu. Mais qu'importe.
Le regard toujours un peu moqueur de C m'a tout de même un peu perturbé durant cette courte entrevue : se doutait-elle de quelque chose ? M'a-t-elle posé la question pour lui éviter de le faire lui-même ? Ne se doutait-elle de rien, mais se doute-t-elle à présent de quelque chose ? Est-ce que j'intellectualise beaucoup trop les choses anodines et me tourne des films à mon avantage ?
Vendredi soir, R et moi avons discuté, nous sommes restés souvent ensemble. Il m'a proposé de me ramener car je n'avais pas ma voiture. Et j'y comptais bien. Le voyant prendre un deuxième verre je m'inquiète de son état pour conduire. Il me répond d'un air bienveillant - ce qui ne manque jamais de me faire de l'effet - de ne pas m'inquiéter. Sa voix suffit à me calmer, à me rassurer.
Il est tout ce que j'aime chez un homme.
Il est sympa. Intelligent.
Il est droit, entier. Il inspire la confiance. Il est rassurant, carré.
Il est canon (bis repetita). Il a du charme.
Quand je n'étais pas à sa table, je lui lançais des regards en coin, des clins d'oeil. Il me répondait d'un sourire, d'un signe de tête.
Il a toujours une parole attentionnée pour moi. J'aime penser qu'il est plus attentionné avec moi qu'avec les autres hommes. Que pour moi son regard est plus doux, son sourire plus charmeur. J'en ai autant à son égard, peut-être un peu plus depuis quelque temps. Je sais qu'il apprécie ma compagnie. Il sait que je ne suis pas seul.
Il se doute peut-être qu'il me plaît. Il se doute que je l'apprécie particulièrement.
10 avril.
Aujourd'hui, j'ai travaillé avec C. Elle m'a parlé de lui d'une manière tout à fait anodine : quand j'ai dit que je ne voulais pas aller seul en voiture à une prochaine soirée située en pleine cambrousse, elle m'a répondu "tu devrais demander à R de t'emmener, s'il vient". Je lui ai souri, l'air de dire "quelle bonne idée". Elle n'a pas relevé.
Si seulement elle pouvait être ma confidente.
Si seulement quelqu'un pouvait l'être.
J'ai fait mon stalker sur le net. Je reviens bredouille, son nom ne figure nulle part, ni sur aucun réseau social. Je me dis que c'est mieux comme ça.
Il ne retravaille pas avant le 17 avril. Je n'en peux déjà plus d'attendre.
Des scénarios catastrophiques m'assaillent. Il pourrait se faire mettre en arrêt de travail. Il pourrait demander une mutation. Il pourrait me rejeter. Mais dans ce dernier cas, je serais au moins fixé sur ses intentions.
J'ai l'impression de retomber dans une névrose d'adolescence.
17 avril.
Quand il m'a revu, il s'est interrompu dans son travail [lui d'habitude si méticuleux] et nous sommes bien restés dix minutes à discuter. J'eus encore cette même impression qu'il aimait bien parler avec moi, et qu'il aurait bien continué. Lors de la pause nous avons parlé de musique, je constatai qu'il se rappelait de certaines choses à mon sujet. J'ai pu lui parler de moi et en apprendre un peu plus sur lui.
Il m'a demandé si je venais à cette fameuse sortie dont C m'avait parlé.
Le planning du mois de mai indique qu'il va travailler toutes les semaines.
:-)
S'il travaille au RDC, je peux facilement le croiser ou le rejoindre pendant la pause.
S'il travaille au premier, il reste avec moi.
Je connais bien la cadre, sa supérieure. C'est elle qui fait son planning.
L'idée de lui demander de ne l'affecter qu'au premier m'a traversé l'esprit, mais... Ce ne serait pas très subtil. Et inutile de forcer les choses.
18 avril.
Je partage une sorte d'humour, hélas volontiers de mauvais goût, avec mon chef.
Mon chef a pris la pause avec nous. Bien sûr, il a donné libre cours à son humour.
Il faut que j'arrête de le suivre dans son humour quand R est là. J'ai l'air bête.
Quand R m'a souhaité une bonne soirée, je me suis encore plu à penser qu'il a pour moi quelque intérêt.
Je me dis que je ne peux plus rester comme ça, mais que je prends trop de risques si j'attaque. Quelle que soit sa réponse.
Est-ce bien de vouloir vivre ses envies pour "ne rien regretter"... si ça blesse d'autres personnes ?
20 avril.
Je pensais que R se doutait de quelque chose, car je le trouvais plus distant.
Mais à la pause de 17 heures, je vis qu'il n'en était rien. C était là, et comme nous nous entendons bien l'ambiance était plus détendue qu'hier, l'équipe n'était pas la même.
J'ai confié à C qu'un autre collègue, E, me draguait mais que je n'étais pas intéressé. Quand je lui ai dit, je savais que R pouvait nous entendre... Donc à présent il le sait.
Elle m'en a reparlé. Elle semble ne pas se douter que c'est R qui me plaît.
J'ai appris les goûts musicaux de R. En tout cas une partie. Rien de bien original, du rock ultra classique, mais qu'importe.
J'ai appris son goût pour le sport. Ca ne le rend que plus attirant.
Il avait appris ma passion pour la musique, pour mon instrument. Il m'en avait reparlé le lendemain... Y avait-il repensé entre temps ? Avait-il repensé à moi ?
J'ai pu caser le soi-disant désespoir de mes 36 ans imminents, sur un mode humoristique. Je savais qu'il allait renchérir à propos de ses 40 ans approchants. J'ai donc pu lui glisser qu'il ne les faisait pas. Evidemment, comme nous n'étions pas seuls dans la pièce il m'a répondu par un trait d'humour et je ne saurai jamais à quel point mon compliment a pu ou non le toucher.
En partant je lui ai fait une recommandation à propos d'un patient. L'occasion pour lui de m'accompagner un bout de chemin, de rester avec moi quelques instants. *soupir* il est si beau. J'ai tellement envie de lui.
Contrairement à hier, je suis rentré chez moi avec le moral.
La semaine prochaine, il travaille 4 jours au premier avec moi. \o/
23 avril.
Je vais voir une patiente, Madame BL, à mon arrivée au service. Elle est dans sa salle de bain, avec lui qui l'aidait pour sa toilette. La salle de bain est minuscule et est une véritable étuve. Il faut dire qu'ils y ont passé du temps : elle le fait un peu tourner en bourrique, profite de sa gentillesse. Il transpire à grosses gouttes. Il me fait craquer. Il me sourit, je sais que la journée sera belle. Je suis de bonne humeur, je plaisante, je le fais rire.
Plus tard, il me demande mon avis sur un chirurgien. Je lui avais donné mon avis sur autre chose dans le passé et il s'est avéré que j'étais dans le vrai. Peut-être ai-je acquis sa confiance ? Je lui réponds par une anecdote qui le fait rire et me répondre qu'il pensera à moi quand il le verra. Sur un mode humoristique certes, mais bon... C'est toujours ça.
Il me stimule dans mon travail. Quand il est là, j'ai envie de faire encore mieux. J'en fais plus. Je dis que j'hésite à partir manger, pour qu'il me réponde qu'en cas de souci, il m'appellera.
Qu'il m'appellera.
J'ai décidé de ne plus aller à la sortie de vendredi... car R n'y va pas. C est déçue que je ne vienne pas et se demande si j'ai fait une sorte de pacte avec R dans ce sens. Se doute-t-elle de quelque chose ?
Lors de la réunion, R est assis à côté de moi. Une collègue, alors que l'ambiance était détendue, déboutonne par jeu quelques boutons de la tunique de R pour effacer un nom de patient au tableau blanc. Bien entendu, il est torse nu en-dessous. Au même moment, l'infirmière me posant une question, je prends l'air gêné et réponds que je ne suis pas concentré. Il ne relève pas, se rassoit et reboutonne sa tunique. Pendant quelques minutes, il ne parle pas. Je regrette presque mes paroles. Puis, il me regarde à nouveau et plaisante comme avant. Je ne regrette plus, au contraire j'ai l'impression d'avoir fait passer un début de message.
25 avril.
Je me suis couché tôt, mais j'ai mal dormi. Mes paupières sont lourdes et picotent dès le matin.
L'infirmière m'appelle alors que je suis déjà en route : une patiente, Madame BR, ne va pas bien.
A mon arrivée dans la chambre, l'infirmière est à son chevet, et R est également là. Toujours aussi charmant. Je ne suis plus fatigué.
Plus tard, à brûle-pourpoint, je demande à R comment s'est passé la consultation avec le chirurgien dont nous parlions l'avant-veille. Il parut si étonné de ma question qu'il ne vit pas passer une collègue qu'il manqua de bousculer.
Pourquoi ma question l'a-t-elle étonné ?
Est-il surpris que je m'en souvienne ? Que je m'intéresse à ce point à lui ?
Il est toujours si aimable et souriant.
Je t'en prie, arrête d'être comme ça avec moi si ce n'est pas parce que je te plais.
Arrête d'être sympa avec mon collègue. Celui dont tu sais qu'il me drague. Ca me tue.
Encore deux jours avec lui le matin.
26 avril.
Il fait la toilette de Madame BR. Comme elle allait mal hier, il lui a mis le saturomètre, ce qui m'intrigue car à présent qu'elle va mieux ce n'est plus forcément nécessaire. Sa collègue le charrie en l'appelant Docteur. Il me fait décidément craquer.
Il se rappelle que c'est mon anniversaire samedi. Il se rappelle de nos conversations passées, même si après tout ce ne sont que des anecdotes sans importance : une collègue présente dans la pièce alors que je parlais de son futur pot de départ, mon horoscope qui m'annonçait un soi-disant coup de fil terrible...
J'ai pu lui glisser fort à propos, à propos de Madame BL "avec toi elle fait durer le plaisir ! On ne peut pas la blâmer pour ça..." Aucun effet visible, mais je l'ai dit, voilà. S'il n'a toujours rien remarqué, c'est qu'il ne vit pas dans le même monde.
Plus tard, Madame O se sent mal. Je fais le "brillant" diagnostic d'hypoglycémie, confirmé par la glycémie capillaire à 0,38 g/L. L'occasion pour moi de rester quelques instants seul avec lui... Et avec Madame O encore dans le coltar... Je change de ton. Je me fais plus intime. Mais en parlant de masque à oxygène, c'est pas très glamour.
"On peut oublier qu'on est marié ?" Cette boutade, je jurerais qu'il l'a dite en me jetant un coup d'oeil. Je rêve, sûrement.
Je lui donne la date d'une future réunion. Il aura certes l'info par communiqué officiel, mais comme ça il sait que je tiens à sa présence.
J'ai envie qu'il préfère travailler avec moi au premier, qu'en bas avec ma collègue.
Demain, grande réunion de service. Il y sera aussi.
27 avril.
Journée infructueuse au possible. Petit déjeuner parasité par mon chef de service, que j'apprécie beaucoup mais qui a le don de monopoliser une conversation... Et parler d'opération des yeux pour corriger une myopie sévère trouve toujours un public intéressé.
R se rappelle que c'est mon anniversaire demain. Sa collègue veut m'appeler et me demande mon numéro : je lui réponds qu'il est sur tous les plannings de garde. Il sait où le trouver, lui aussi... Mais je doute qu'il m'envoie ne serait-ce qu'un SMS.
La grande réunion se passe. Je ne suis pas à côté de lui, tant mieux : j'aurais été capable de lui faire du pied, désespéré comme je l'étais. Je préfère quand il parle de son chien que de "la Miss". Celle qui le tient enfermé dans sa cage, pour reprendre ses propres termes.
Après, alors qu'il partait, j'ai pu lui parler un peu plus longtemps et lui signifier au moins que je m'intéressais à sa vie. Il m'a fait un clin d'oeil viril en partant. Viril. C'est tout lui.
30 avril.
"Tu sens bon... C'est quoi ton parfum ?"
Nan.
C'est pas lui qui me l'a demandé, c'est moi qui le lui ai demandé. Mais il m'a gentiment répondu, arguments à l'appui.
Mais il ne m'a pas demandé "et toi, c'est quoi ton parfum ?" ...
J'ai pu habilement remettre sur le tapis le sujet de ses 40 ans approchants, comme quoi beaucoup d'hommes marquent le coup de la quarantaine en opérant un changement dans leur vie : une nouvelle voiture, de nouvelles conquêtes... J'ai pris au "hasard" l'exemple de mon père, qui à 40 ans s'est inscrit en fac d'anglais et y a fait des rencontres... Le voyant relever l'idée, je lui ai demandé s'il comptait "ouvrir sa cage", en le fixant quelques secondes d'un air que je voulais un peu aguicheur... Il n'a rien répondu, m'a regardé en souriant d'un air vaguement interrogateur. Je ne sais pas s'il a compris l'allusion. Elle me semble on ne peut plus claire. Un jour il avait parlé de s'échapper de sa cage, car sa femme était possessive et jalouse. Il ne s'en rappelle peut-être pas. Moi si.
Je n'ai pas pu rajouter "ça ne me déplairait pas" car nous n'étions pas seuls.
J'ai pu amener des sujets sensibles dans la conversation : le divorce, en prenant comme exemple celui de mes parents - naturellement amené après l'histoire de la fac d'anglais - ou encore la possessivité, la jalousie - amené via la soi-disant puce GPS dissimulée dans la chaine que je porte autour du cou : une boutade.
Il a relevé d'une manière qui me fait de moins en moins douter de son envie d'aller voir ailleurs. Mais auprès du sexe opposé ou...? C'est le dilemme.
"On ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve", me dit-il. J'acquiescai en ne détachant pas mon regard du sien.
Les sujets que j'aborde, je les choisis aussi de manière à ce qu'il y repense forcément plus tard. Et donc, qu'il repense à moi. Je me surprends à être calculateur.
C bossait aussi, et me regardait avec un sourire en coin pendant une bonne partie de la pause où elle était assise en face de moi, et moi à côté de lui.
A-t-elle vu clair dans mon jeu ? A-t-elle vu de quelle manière je le regardais ? Lui a-t-elle confié après la pause "je crois que t'as un ticket avec lui" ?... Ca aurait le mérite de faire avancer les choses.
Il bosse avec elle demain. Vont-ils parler de moi ?
Comme nous étions assis côte à côte, j'ai timidement essayé de rapprocher mon genou du sien.
Le voyant éloigner sa cuisse alors qu'il se redressait, j'ai pensé qu'il m'avait capté, et qu'il me signifiait son refus.
Mais son comportement à mon égard ne changea pas. Je le cherchais du regard, il me regardait, je soutenais doucement son regard... Un jeu auquel j'aime m'adonner.
Mais alors que je quittais le service et que C me souhaitait un bon premier mai, il m'a souhaité un bon anniversaire "avec un peu de retard", en me serrant la main... Devant les collègues, fallait pas espérer plus. Même si j'étais enchanté je n'ai pas bien compris, car il m'avait parlé un peu avant de mon "grand âge" avec ironie, est-ce à dire qu'il avait tout de même oublié que mon anniversaire avait eu lieu récemment ? Alors qu'il le savait très bien ? Louche. Aurait-il particulièrement voulu me le souhaiter ? Etait-ce un signe de sa part ? En tout cas c'est mieux que rien. Il aurait aussi pu ne rien dire, surtout s'il se doute que je le dragouille depuis quelque temps. Et décidément, ce n'est pas possible de ne pas s'en douter. Si ça se trouve C s'en doute. Après tout les personnes concernées sont souvent les dernières au courant.
J'ai donc encore une fois regagné ma voiture avec l'envie de me pendre. J'en ai assez, je veux être fixé. Surtout s'il rebosse au RDC à partir de demain !
S'il est au RDC je ne pourrai le voir qu'à la pause... Eventuellement le croiser et lui exprimer ma déception de ne pas bosser avec lui, comme énième signal... Peut-être même en lui chuchotant à l'oreille que je préfère quand il bosse avec moi ? Histoire de jouer le tout pour le tout en envoyant un bon gros signal bien évident, et de m'arrêter là en attendant sa réponse ?
Demain c'est férié et je ne bosse pas. N'importe qui s'en réjouirait, mais pas moi.
2 mai.
Il bosse au RDC. Il est seul avec sa collègue, donc j'ai plus de chances de le croiser seul. Il me serre la main alors que je discute avec une patiente en fauteuil roulant au RDC. Il me demande doucement pardon en disant mon prénom, et non pas juste "pardon" (j'ai l'impression d'être Florence Foresti décryptant un SMS laconique), car il manque de me frôler avec son chariot. Je le sens bien.
Je vais voir une patiente au premier, pour lui rendre un courrier.
Alors que je suis sur le point de frapper à la porte de sa chambre... Qui vois-je contre toute attente sortir d'une chambre du fond du couloir, et se diriger dans ma direction ? Seul ?
R.
Les collègues sont loin.
Lui et moi dans le couloir désert. Seuls.
L'occasion est trop belle.
Mieux que dans les scénarios idéaux que je me suis imaginé.
C'est maintenant ou jamais.
Il engage la conversation en me parlant d'une soirée où il a vu que je me suis inscrit. Je n'écoute qu'à moitié, non... Je n'écoute pas ! Je ne sais plus de quoi il me parlait, un comble. Je ne pense qu'à ce que je vais dire.
Je lui fais remarquer qu'il ne bosse plus au premier, il me répond qu'il ne sera au RDC que pendant une semaine, puis qu'il y reviendra. Au premier.
Lui chuchoter à l'oreille ? Pas besoin, nous sommes seuls.
"Je préfère quand t'es ici", réponds-je en prenant un air un peu timide, levant à peine les yeux vers lui.
Il me sourit.
"Merci, c'est gentil" me répond-il du tac au tac. Il ne semble pas tellement surpris, mais plutôt heureux de ma remarque. Je baisse la tête en souriant et rentre dans la chambre de la patiente.
Tout ça pour ça.
Néanmoins, je me sens euphorique. J'ai l'impression d'avoir franchi une étape, d'avoir avancé.
Je n'ose plus le recroiser.
A la pause, sa collègue constate qu'elle va bosser avec moi tout le mois. Je lui réponds que c'est cool, d'une manière totalement différente de ce que j'ai dit à R, plus amicale. Peut-être que je n'aurais rien dû dire ?
Elle me fait alors un sacré compliment : elle me dit que bon nombre d'agents préfèrent bosser au premier - donc avec moi - je lui réponds en affectant un air gêné que je n'ai rien à dire sur ce chapitre. Il commente d'un "qui ne dit mot consent" en souriant, un peu moqueur, prenant un air inhabituel, comme s'il avait attendu une occasion de s'adresser à moi. Je considère qu'il renchérit. Il n'était en effet pas obligé de commenter.
J'ai l'impression qu'il est plus doux, qu'il fait un peu plus attention à moi.
C'est certainement ridicule, mais j'ai l'impression qu'il m'a servi un café d'une manière plus attentionnée.
Il est toujours aussi canon.
Avec tout ça, il a quand même bien dû comprendre au moins que je le dragouillais. Et malgré ça, il ne marque aucune distance. Peut-être qu'il m'attend. Peut-être qu'il doute.
Maintenant, il s'agit d'avancer. Chaque jour bossé avec lui.
4 mai.
Journée bizarre.
Panne informatique qui paralyse le service, et impossible de croiser R seul à seul. J'espère me rattraper pendant la pause...
La pause se passe, discussions diverses, d'un sujet lancé sur les chiens, de fil en aiguille nous en arrivons à parler des ados qui partent de chez leurs parents... la pause se termine, les filles retournent bosser mais R et moi continuons à discuter tous les deux pendant un bon quart d'heure : de ce qu'il a fait avant, comment il en est arrivé là, et de ses projets qu'il hésite encore à mener à bien.
Je ne manque pas de lui apporter tout mon soutien dans ce qu'il veut faire, malgré les freins qu'il rencontre, ou a rencontré, dans sa vie personnelle. Il me reparle en effet de sa femme jalouse. Je la mets d'emblée au deuxième plan, insistant sur le fait qu'il doit faire avant tout ce dont il a envie, lui. Je transforme habilement ce qu'il prenait pour ses points faibles en qualités. Je ne doute pas de sa réussite. Je ne détache pas mon regard du sien. Même quand il s'interrompt. Ca le fait sourire. Je pourrais continuer par le draguer franchement, les occasions sont là : sa femme jalouse et je la comprends (...), ressortir le coup du si t'étais bi et ça me déplairait pas... Je regrette presque de ne pas avoir saisi les occasions, mais l'ambiance ne s'y prêtait pas. J'étais plutôt en train de lui montrer que je m'intéressais à lui.
Il me demande de n'en parler à personne.
Au moment de nous séparer... il me dit qu'on en reparlera mardi, car il bossera au premier.
C'est une référence à ce que j'ai dit le 2 mai, "je préfère quand t'es ici". Il s'en souvient donc. Sinon c'est certain qu'il n'aurait pas dit ça. On peut aussi discuter quand il bosse au RDC, la preuve aujourd'hui. D'une voix que je veux plus intimiste je lui réponds que c'est cool, et lui adresse un "salut" que je veux plus doux, à mi-voix. Il me fait un clin d'oeil.
Je craque. Il est craquant.
Ca ne veut toujours rien dire. Mais ça progresse. Il n'est pas encore mûr, mais il m'apprécie et passe du temps avec moi. J'ai même l'impression qu'il me cherche un peu. En tout cas, il ne m'arrête pas.
Si jamais il devait me rejeter, je pourrai sans doute lui dire que j'ai eu un énorme doute et que je m'en serais vraiment voulu de ne pas avoir tenté ma chance.
Mais je voudrais être fixé : puis-je continuer à le chercher ? Ou est-ce que je perds mon temps ?
5 mai.
C travaille le matin au premier. Elle m'appelle pour me dire que l'informatique remarche. Je passe au premier vers 13h45 pour rattraper mon retard d'hier.
Une fois le travail terminé je me rends aux transmissions, qui sont terminées mais l'équipe d'après-midi est encore en train de discuter : R et deux collègues. Je m'assois à côté de R. Ca parle un peu politique, vu que nous sommes la veille du deuxième tour... J'arrive à détendre l'atmosphère et à le faire éclater de rire.
Nous parlons du traitement de Monsieur S. Comme pour continuer la conversation de la veille, je commente la pharmacocinétique non pas avec l'infirmière mais en regardant bien R, et je vois qu'il m'écoute attentivement, montre qu'il comprend. Je n'en attends pas moins de lui. Si seulement ça pouvait me rendre un tant soit peu attirant à ses yeux...
R va voir ensuite Madame L, qui se plaint énormément. Il revient nous dire que depuis sa chute elle ne supporte pas qu'on la touche, même pas d'approcher la main de sa jambe sans quoi elle crie... Joignant le geste à la parole il approche sa main de mon genou, sans le toucher. Le but n'était justement pas de me toucher mais d'approcher sa main, j'ai bien compris son geste. Mais il n'avait pas besoin de joindre le geste à la parole, son explication seule aurait été amplement suffisante. Suis-je assez en manque de ma dose de R journalière pour considérer ça comme un signal ? J'ai tout de même senti une petite décharge électrique me parcourir l'échine en sentant sa main se rapprocher de moi. Mais ça c'est juste moi.
Je ne le revois pas avant le 9 mai.
9 mai.
Il a manifesté l'envie de voir les clichés radiographiques d'une de nos patientes, Madame L. Comme ces clichés n'étaient pas en notre possession, j'ai fait en sorte de les récupérer en usant de ma position. Pour lui. Il m'a remercié.
La matinée n'a pas été extraordinaire. Bonne ambiance certes, mais rien comme le 2 mai ou le 4 mai. En même temps, ça ne pourra pas toujours être comme ça. Faut pas rêver non plus.
Les clichés arrivent l'après-midi. Il rebosse demain matin.
De retour à la maison, je prépare mon coup. C'est une occasion, il ne faut pas la rater. On ne sait jamais.
Je compte illustrer l'exposé des clichés, intéressants au demeurant, par un mini-cours sur les fractures avec bouquin de référence à l'appui que je trouve sans difficulté dans ma bibliothèque. Il faudra attendre que nous soyions seuls. Ainsi, tout en parlant, je pourrai me rapprocher de lui, détourner mon regard du cliché, le regarder droit dans les yeux... Le ridicule de mon plan me sidère.
10 mai.
La lumière est allumée à la 19, je commence par la 19. Evidemment il est avec sa collègue, ils sont en train de s'occuper de Madame G, patiente démente et grabataire à qui un peu plus de compagnie ne fait pas de mal. Nous restons parler un petit moment dans la chambre... tous les trois. Nous parlons des patients, mais la discussion est agréable.
Je suis au bureau. Nous sommes encore trois, il est en train de saisir ses actes, elle termine autre chose. Elle part rejoindre le reste de l'équipe pour le petit déjeuner.
Ca y est, nous sommes tous les deux.
C'est l'occasion.
Je fais mine de me souvenir tout à coup de ce qu'il m'avait demandé la veille. Alors que je ne pensais qu'à ça depuis mon arrivée.
Il s'en souvient aussi. Ouf.
Parfois j'ai l'impression qu'il ne se rappelle pas de nos conversations passées. Ou alors c'est moi qui m'en rappelle trop. Se rappelle-t-il du 2 mai ? Du 4 mai ?
Je sors les radios et mon bouquin, il semble toujours aussi intéressé. Je fais comme dans mon scénario imaginaire : je fais mon mini-cours, je montre l'image sur la radio, lui explique ceci, cela, et je me rapproche de lui. Pour qu'il voie mieux.
Je m'interrompts, je lui jette un regard en coin. Je recommence à parler, je le regarde à nouveau, tournant doucement la tête vers lui. Nous sommes à quelques centimètres l'un de l'autre.
Il est captivé par la radio, n'a d'yeux que pour cette fracture. Raté.
Il a quand même vu que je le matais, non ?? C'est une chose que personne ne peut ne pas remarquer. Surtout d'aussi près.
Je continue donc sur le sujet : voyant son intérêt pour la chose, je lui propose de lui prêter mon bouquin. Il accepte.
Ca le mène à évoquer à nouveau son projet, dont nous avions discuté le 4 mai. Suite logique de la conversation. J'aurais dû le prévoir, avoir plus de répartie. J'aurais dû sauter sur l'occasion pour le garder encore un peu avec moi.
La suite de la matinée est superposable à celle d'hier. Frustrante. J'ai peur que toutes ses fins de postes ne deviennent ainsi frustrantes. Le matin, je le vois partir. L'après-midi, je suis obligé de partir avant lui. Je le revois dimanche, pour une sortie. Il m'a juste dit "à dimanche". Comme à un pote.
Après son départ, je reviens au bureau et je redoute l'espace d'un instant de voir mon bouquin toujours là, signe consternant que notre conversation d'avant le petit déjeuner ne l'aurait pas plus intéressé que ça... Mais fort heureusement, le livre n'est plus là.
Je n'en peux plus. Je veux être fixé, mais ce n'est pas facile. C'est un collègue. Je veux qu'il sache ce que je ressens, mais plus le temps passe moins je me sens spontané, naturel. Mais par contre, de plus en plus frustré.
Il bosse encore tout le mois avec moi au premier. Les occasions vont peut-être se représenter, après tout il se passe une petite chose chaque jour, plus ou moins marquante... Mais l'inconnu, mon manque de maîtrise, ce qu'il pourrait se passer ou ne pas se passer, me terrifient.
En relisant le début de ce journal de bord, je m'aperçois que mes échanges avec R sont chaque jour plus nombreux et significatifs, mais qu'en parallèle je me suis malheureusement accoutumé : il m'en faut toujours plus pour me satisfaire.
dimanche 25 mars 2012
The Day After You Came
Je regarde le planning quand je suis seul dans le bureau.
Pour voir quels jours il travaille.
Je suis censé avoir fini ma journée, mais je traîne encore un peu.
Pour prendre la pause avec lui.
On s'est retrouvé jusqu'à présent aux mêmes sorties organisées par le boulot.
Non, tout le monde n'y va pas.
On fait partie des mêmes groupes de travail.
On va aux mêmes réunions.
Non, ce n'est pas si évident.
Il m'a demandé si je comptais aller aux prochaines sorties.
C'est vrai ça. Attendez. Qui suit qui ?
J'étais tellement bien avec lui dans la voiture.
Il m'a proposé d'essayer la sienne. Elle est canon. Je m'en fiche un peu en fait, de sa voiture.
Au restaurant, nous n'étions pas seuls. Mais il est encore plus attirant en-dehors du boulot. Je lui fais des compliments, certainement sincères mais surtout intéressés. J'ai envie de le voir sourire. J'ai envie de le voir me sourire.
Il m'a confié que sa femme est d'une jalousie maladive. Tu m'étonnes.
Je lui ai dit que s'il était bi, elle ne serait jamais tranquille. Quel humour de merde.
Ce n'est pas un coup de foudre. C'est un déclic.
On a justement parlé de ça. Ca semblait l'intéresser. Pourtant il est censé avoir plus d'expérience, je me plais à le penser.
La première fois que je l'ai vu en civil, j'étais presque sûr de ne pas me tromper. Je suis resté avec lui toute la soirée. Ca ne l'a pas dérangé. Mais il m'a alors parlé de sa femme. Ce radar qui ne marchera décidément jamais.
Ou bien ?...
Bah. C'est facile de rêver.
Ca veut peut-être dire qu'on a trop peu de soucis dans sa vie réelle ?
vendredi 23 mars 2012
The Day Before You Came
Tu m'obsèdes.
Tu m'obsèdes toujours. Et non, je ne trouve pas ça ridicule, c'est bien là le drame.
A présent, nous sommes devenus assez complices. Nos conversations sont pour moi un peu comme une drogue.
Si je ne t'ai pas parlé de la journée, j'ai envie de me pendre.
Si je t'ai parlé, si je t'ai dragouillé, ça va. Je ne suis pas tellement tactile, "sauf exception". Je me sens presque bien, j'ai eu l'impression d'exister un peu pour toi. Même si je me dis après-coup que j'aurais plutôt dû te dire ça, ou ça, ça aurait été... plus clair.
Dans tous les cas, le compteur est remis à zéro le lendemain. Le lendemain il faut tout recommencer. Te croiser, te capter, te sourire, te parler, etc. Sinon ça ne va pas.
Ca me bouffe une énergie folle.
Cependant, je me doute fort qu'il ne se passera rien entre nous. Et je me dis que c'est mieux ainsi, car ça supposerait beaucoup de choses impossibles. Une histoire durable, ce serait surréaliste. Je ne suis même pas sûr d'en avoir envie. Non, je sais que je n'en ai pas envie. Je sais par contre que j'ai envie de toi.
Parfois, tu as des petits soucis et tu m'en parles. J'aime beaucoup quand tu me parles de tes soucis. J'aime te donner des conseils, t'être utile. J'aime quand tu me parles de toi.
Admettons que nous ayons une aventure. Qu'on couche ensemble, une seule fois.
Dans mon bureau, par exemple.
Tu aurais un souci plus gros que d'habitude.
Tu voudrais m'en parler seul à seul après les heures d'ouverture. Parce que tu me trouves sympa, parce que je suis le plus accessible, et peut-être parce qu'à tes yeux, j'ai fait mes preuves.
Je serais compréhensif, rassurant, un peu plus tactile que d'habitude. Plus insistant. Une chose en amènerait une autre... Non non, je n'ai jamais rien fantasmé.
Voilà, donc et ensuite ?... Je doute que je m'en contenterais, que j'en resterais là.
Je ne pense pas que je me dirais "voilà, j'ai eu ce que je voulais, maintenant j'arrête". Même si évidemment j'aurais été proche de toi à un degré que je n'aurais pas cru possible.
Sauf si notre relation sexuelle s'avérait être un désastre, ce dont je doute.
Au contraire : je serais passé à une sorte de niveau supérieur, mais le compteur serait tout de même remis à zéro. Ce ne seraient donc plus des paroles, de simples contacts, des allusions qui me satisferaient, il faudrait que ce soit à nouveau du sexe. Or toi certainement, te sentirais partagé voire regretterais ce que tu as fait, et tu te montrerais donc distant. Ce qui bien sûr me donnerait deux fois plus envie de me pendre.
Et ça n'en finirait plus, et ça se terminerait sûrement très mal.
Donc finalement, n'est-ce pas mieux ainsi, au stade où en sont actuellement les choses ?
Je ne sais pas. Je me sens faible.
Le comble est que je me fais clairement draguer par quelqu'un d'autre que toi. Je ne souhaite pas répondre à ses avances.
Mais je ne peux pas m'empêcher de me dire... Que si je lui disais ne serait-ce que le quart de ce que je te dis au quotidien, il est clair qu'il n'aurait absolument aucun doute sur ses chances.
Ouvre les yeux, merde.
lundi 24 octobre 2011
peur pour ma petite vie
K ne dort plus depuis 3 jours.
On a découvert à sa mère un kyste, le genre de kyste suspect qu'il faut enlever sans perdre de temps. A priori. Elle devrait se faire opérer assez vite, mais K tourne en rond, il a peur. Peur qu'elle ait un cancer, qu'elle meure. Il ne me le montre pas, mais je sais qu'il a pleuré.
A une époque, je ne dormais plus non plus. Parce que je pensais que j'étais malade, que moi, j'étais malade. J'avais peur d'avoir un cancer, j'avais peur de mourir.
Pas ma mère, ni mon père, ni K... Moi.
K m'a alors dit à cette époque "j'aurais plus peur pour mes parents que pour moi. Moi si j'ai un cancer, si je meurs, c'est comme ça, qu'est-ce que je pourrai y faire."
Je ne sais plus ce que je lui ai répondu, mais je sais que j'ai réalisé que je ne pensais pas du tout la même chose.
Moi, j'ai peur pour moi.
J'ai peur de tomber malade, d'être seul avec ma douleur, ma déchéance, seul avec une maladie qui me rongerait, quel que soit le nombre de personnes physiquement présentes, ce qui ne pourrait rien changer.
Bien entendu, j'aurais peur que ça arrive aux autres, mais finalement j'ai l'impression que ça ne ferait que me renvoyer à ma propre faiblesse, à mes propres angoisses de mort, me faisant encore une fois tout ramener à moi. Moi, avant les autres.
Finalement, il s'est avéré que j'allais bien. Sur un plan purement physique, ce qui n'est déjà pas mal. Mais je sens qu'il reste des choses à faire.
A présent le comportement de K me rappelle celui que j'avais, sauf que je ne m'inquiétais pas pour un proche mais égoïstement pour ma petite personne.
J'ai l'impression de retrouver un soupçon d'humanité en espérant de toutes mes forces que ce kyste n'est qu'un kyste, et voir une expression heureuse et soulagée éclairer son visage.
samedi 12 mars 2011
14 no blues
Ça commençait plutôt bien : nouveau job, nouveaux collègues, nouveau bureau, nouvelle ambiance. On me dit que je m'intègre bien, je deviens rapidement autonome, je fais mes preuves, je fais mon chemin, tout va bien dans le meilleur des mondes.
Et bam.
Le voilà.
Au moment où je m'y attendais le moins, il resurgit.
Et quand il resurgit, c'est toujours avec une même caractéristique : c'est toujours bizarrement, celui qui ne fait pas attention à moi. Ou si peu. Jamais suffisamment, en tout cas. Si encore le sentiment était partagé, tout irait bien. Mais non, il faut que ce soit celui-là.
Celui qui, quand il entre dans la même pièce ou se trouve à moins de 10 mètres de moi, fait doubler ma fréquence cardiaque, trembler mes genoux, me déconcentre, me fait bafouiller, dire des bêtises.
Celui qui a si peu de choses en commun avec moi que le seul fait d'engager une quelconque conversation relève d'une stratégie aussi fine que ridicule et peu naturelle.
Celui que je meurs d'envie de toucher autrement qu'en lui serrant cordialement la main chaque matin.
Celui qui me fait trouver les tuniques d'hôpital sexy.
Celui qui a le don de gâcher malgré lui toutes les bonnes nouvelles possibles.
Celui qui me fait arriver en pleine forme, et repartir au bord de la déprime.
Celui qui ne se doute pas une seule seconde qu'il me fait à nouveau poster dans ce blog après 8 mois.
Celui qui me fera regarder ce post après quelques mois, et me fera me dire que j'étais bien ridicule.
Enfin j'espère.
Ah là là. Il faut bien que jeunesse se passe. Mais j'ai plus 14 ans, quand même.
Ça me saoule.
jeudi 22 juillet 2010
Un monde où elle vit
Il y a quelques jours, chacun de nous se préparait à passer le week-end d'une façon ou d'une autre. Une de mes cousines préparait l'anniversaire de son fils de 2 ans, mon frère bouclait sa dernière semaine de travail avant de changer de boîte, ma mère se préparait à recevoir des amis, j'essayais de m'organiser pour quitter le boulot avant midi - chaque fois j'y crois - et...
Un coup de fil, un peu avant 10h. Sur l'écran de mon téléphone, "GP & GM". Mes grand-parents, un samedi matin. Curieux de savoir ce qu'ils me veulent et vaguement inquiet, je décroche. J'étais passé les voir une semaine auparavant. Ils sont toujours contents de mes visites, même à l'improviste. Grand-mère se plaignait de ses jambes, de sa digestion. Elle a toujours été comme ça. Je la trouvais comme d'habitude, juste un peu plus fatiguée. Mais elle avait "des hauts et des bas". Grand-père boitait un peu plus que d'habitude. Lui qui a beaucoup de prestance, je n'aime pas le voir marcher avec une canne. Ça fait pépé. Mes grand-parents ne sont pas pépé et mémé, ils ont de la classe.
C'est un de mes oncles au bout du fil. Depuis sa retraite il leur rend souvent visite, je ne m'étonne pas qu'il m'appelle de chez eux.
Il commence par me dire qu'il pensait appeler ma mère.
Bizarrement rassuré je lui réponds : "ah, c'est toi ! Ben désolé, tu t'es trompé...
- J'allais t'appeler aussi de toute façon. Ta grand-mère est morte."
Je coince ma smart entre deux voitures familiales. L'allée de la maison de mes grand-parents est jolie, mais un peu biscornue et il faut souvent manœuvrer avec ingéniosité pour y faire tenir plus de deux véhicules.
Tout le monde est là, ou presque. Les autres sont en route.
"Viens voir ta grand-mère."
Grand-père m'embrasse. Il me prend par le bras, il m'emmène dans leur petit bureau, que j'appelais la "pièce du téléphone" à l'époque où il y avait rarement plus d'un poste téléphonique par foyer.
Elle est là, allongée dans un lit funéraire, comme endormie, les mains jointes, une croix entre ses doigts. Le lit est flanqué de deux grandes bougies allumées. A ses pieds, une table où est posé un seau à eau bénite.
Ça semble irréel. Des pensées irrationnelles m'assaillent.
Elle lui ressemble beaucoup, mais ce n'est pas elle. Ce n'est pas possible, ce n'est pas ma Grand-mère.
Mais Grand-père la regarde avec des yeux pleins de tendresse et de tristesse.
"Ma pauvre chérie."
Je l'embrasse sur le front, je mets ma main sur les siennes. Elle est si froide... C'est bien fini, elle est partie. Les larmes viennent.
Nous avons passé trois jours avec Grand-père dans leur maison, à nous serrer autour de la grande table pour manger tous ensemble, à discuter dans la véranda, au salon, à nous rappeler des souvenirs. A consoler Grand-père. J'allais la voir de temps en temps. Pour m'imprégner de son image. Je la trouvais belle. Elle s'est éteinte dans son sommeil, elle n'a pas eu mal, elle est partie les yeux fermés. Elle aussi a de la prestance, et elle l'a gardée jusqu'au bout.
J'ai joué pour elle à la messe d'enterrement. Mon regard allait vers son cercueil couvert de fleurs, et vers Grand-père au premier rang. J'ai eu avec elle un moment privilégié, comme si l'espace d'une méditation il n'y avait plus que Grand-mère et moi.
Je me rappelle ses paroles, quand j'ai joué pour Papi : "tu as joué avec ton cœur".
Ça me fait bizarre de penser qu'à présent elle est là, dans cette boîte. Enfermée. Je réprime un sanglot en jouant.
Maman a sûrement beaucoup pleuré elle aussi.
Elle avait parlé de la mort avec Grand-mère. "J'envisage la mort avec sérénité. Le plus dur, c'est de vous quitter tous."
Ce n'est pas parce qu'à présent je n'ai "plus aucune grand-mère", c'est peut-être parce qu'elle est partie il y a à peine cinq jours, mais je crois encore à un mauvais rêve.
Je crois que je vais me réveiller demain matin et réintégrer un monde normal. Un monde où elle vit.
samedi 19 juin 2010
tu vas mourir, bordel
J'ai cet ami proche à qui on vient de diagnostiquer une sclérose en plaques.
On l'a rassuré. On lui a dit qu'il était très probable que la maladie n'évolue pas pendant plusieurs années, qu'il y aurait très certainement des poussées avec chaque fois une rémission complète...
Mais pour le moment, ça ne sent pas trop la forme bénigne. Même si avec la SEP, on peut s'attendre à tout.
Pour moi, la SEP reste une épée de Damoclès permanente, bien que l'issue survienne de façon plus progressive et insidieuse.
Cet ami n'est pas du genre stressé. Pas du genre à se prendre en main non plus. C'est le genre procrastinateur. Attentionné et généreux avec les autres sans vraiment faire face à ses propres besoins et responsabilités. J'aime à penser que c'est plus commode. Un peu comme les personnes qui s'attachent de façon inconditionnelle à des animaux ou à des objets, parce que c'est plus facile que les relations humaines.
D'ailleurs là aussi, il a attendu. Des semaines, des mois, alors que sa vue empirait.
Quand on lui a annoncé le diagnostic, sa réaction immédiate a été un soulagement. Soi-disant parce qu'enfin, il savait pourquoi sa vue avait baissé.
Le soulagement a fait place à une sorte d'euphorie, des projets, des lubies, plein de choses pour moi totalement incongrues, inadaptées à la situation.
Si je le dis ici, c'est déjà pour retarder le moment où j'aurai peut-être envie de lui dire directement.
Mais sa réaction n'a pas tardé à m'énerver.
Est-ce qu'il a attendu d'avoir une telle maladie pour enfin commencer à profiter de la vie ?
Non pas parce qu'il vient de réaliser à quel point il a de la chance d'être en vie (Memento Mori), mais parce qu'il est certain de ne plus avoir à s'engager à grand-chose... à long terme ?
Est-ce qu'il ne réalise pas ? Ou ne veut pas réaliser ? Est-ce qu'il se voile la face ? Est-ce qu'il fait comme si de rien n'était ?
J'ai eu envie de lui dire "mais oui, achète-toi une moto avec l'argent que tu n'as pas, fais donc ça. Ensuite monte dessus et va voir un psy".
Ce qui serait déplacé voire cruel de ma part, et égoïste. Je ne compte pas en arriver là.
Mais j'ai l'impression qu'il a brûlé les étapes. Ça fait déjà plusieurs semaines qu'il le sait, je ne l'ai jamais vu ni su qu'il s'était effondré, qu'il avait réalisé la gravité de sa maladie, qu'il n'avait pas accepté le diagnostic ou cherché à s'en assurer par tous les moyens, quoique ce n'est pas le genre à aller demander un "deuxième avis", comme la tendance le veut.
Je trouve très bien qu'il ait des projets, j'essaie de le soutenir le plus possible, mais intérieurement j'ai du mal. J'ai peur qu'un jour il tombe de son petit nuage, et qu'il tombe de haut. Que l'abcès soit crevé, qu'il prenne conscience de ce qu'il risque de devenir. Qu'il va mourir - prématurément - après s'être vu progressivement diminué au fil des mois, des années. Que ça va être insupportable.
Et que ce réveil brutal lui donne une grave dépression, que ça le tue.
Je le soutiendrai, mais je m'inquiète pour sa santé mentale.
Mais je me rassure en me disant qu'il y a autant de psychismes que d'individus. Et que se battre en restant positif est un bon moyen de lutter contre une maladie.


